Zone de confiance - Décider dans un monde de données, de modèles et d’IA
L’intelligence artificielle ne se contente plus d’analyser le monde. Elle recommande, prédit, automatise et transforme déjà la manière dont les organisations prennent leurs décisions.
Mais derrière chaque promesse technologique se cache un choix humain : que décide-t-on de faire de ce que l’IA rend possible ?
Zone de confiance explore les nouvelles frontières de la décision à l’ère de l’intelligence artificielle. Données, modèles, agents, gouvernance, économie, risques, régulation et stratégie : nous cherchons moins à prédire le futur qu’à comprendre les décisions qui sont en train de le construire.
Zone de confiance - Décider dans un monde de données, de modèles et d’IA
1.04 - 31 600 milliards de dollars : qui va payer l’infrastructure de l’IA ?
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Et si la bulle de l’IA éclatait… alors même que l’IA tient toutes ses promesses ?
L’industrie technologique est engagée dans un pari d’une ampleur historique. Selon PwC, les dépenses cumulées dans les data centers pourraient atteindre 31600 milliards de dollars d’ici 2050. Et selon le cabinet Bain, plus de 4200 milliards de dollars de nouveaux revenus devront être générés au cours des cinq prochaines années pour soutenir le rythme actuel des investissements.
Mais une question dérangeante demeure : et si l’économie réelle n’allait tout simplement pas assez vite pour rentabiliser les infrastructures que nous construisons aujourd’hui ?
Dans cet épisode de Zone de Confiance, Michael Albo et Philippe Nieuwbourg partent du cas d’Oracle et de son gigantesque projet de data center au Nouveau-Mexique pour explorer un risque encore peu discuté : la désynchronisation entre trois horloges (celle de la technologie, celle des marchés financiers et celle de la transformation réelle des entreprises).
Car les modèles progressent en quelques mois. Les investisseurs attendent leurs rendements en quelques années. Mais transformer les organisations, les processus et la productivité d’une économie peut prendre une décennie.
Et si nous étions en train de revivre l’histoire des chemins de fer, de la fibre optique ou de la bulle Internet ? L’infrastructure pourrait être indispensable à la révolution à venir… tout en détruisant une partie du capital de ceux qui l’auront financée.
Zone de confiance, décider dans un monde de données, de modèles et d'IA. Un podcast de Philippe Nieubourg et Mickaël Albault.
SPEAKER_01Je suis Mickaël Albault. Bienvenue dans ce quatrième épisode de Zone de
SPEAKER_03Confiance. Bonjour, je suis Philippe Nieubourg. Dans ce podcast, nous essayons de comprendre comment décider dans un monde de données, de modèles et d'intelligence artificielle.
SPEAKER_01Alors en ce moment, le débat sur l'intelligence artificielle est, disons-le, très polarisé. D'un côté, on a certains acteurs qui nous vendent une révolution magique, immédiate, et qui justifient de dépenser sans compter. Et de l'autre, on a certains investisseurs qui hurlent à la bulle spéculative et qui pourraient exploser demain matin. Alors avec cet épisode, on va se demander si la réalité n'est pas un tout petit peu plus complexe que ce bruit médiatique. Et j'aimerais évoquer avec toi un scénario alternative beaucoup moins discuté, mais que je trouve fascinant. Alors, pour moi, le vrai danger, ce n'est pas que l'IA échoue sur le plan technologique. C'est au contraire qu'elle réussisse. Mais qu'elle réussisse trop lentement pour rembourser les montagnes de dettes accumulées pour construire ces infrastructures. Et cette désynchronisation entre la vitesse de la tech et la vitesse de l'économie réelle, c'est exactement ce qu'on va décortiquer aujourd'hui. Et c'est la Philippe, qu'une annonce d'oracle illustre parfaitement ce
SPEAKER_03danger. Alors oui, une annonce que j'ai vue, à laquelle je n'ai pas compris grand-chose, mais justement, je compte sur toi, grand expert de la finance, pour nous expliquer ça. Il y a une semaine, un événement lié à l'industrie des infrastructures IA est passé un peu inaperçu, à mon avis, pour le grand public. Alors, le géant oracle, géant des applications, du cloud, etc., alors il est impliqué, attention les noms, on est dans la science-fiction, dans le projet Jupiter qui est un immense campus de data center IA de 2,45 gigawatts situé au Nouveau-Mexique qui fait partie du programme américain Stargate. Là, ça y est, on est dans la science-fiction. Pour ce projet, Oracle a mobilisé 18 milliards de dollars de prêts bancaires et 3 milliards de dollars de capitaux propres. Il reste encore un petit peu d'argent à Larry Ellison. Le projet devait être livré en 2028, mais il y a eu un certain nombre de retardos d'obtention de permis environnementaux. On en parlait il y a quelques semaines justement sur les réactions du public, parfois négatives, et les délais de raccordement énergétique se sont accumulés. Pendant la phase de construction, ORAC s'est engagé auprès de ses créanciers à payer un loyer minoré sur la dette contractée, mais une fois le projet mis en service, il va falloir qu'il passe au loyer plein. Face au retard, et c'est là ce qui était annoncé la semaine dernière, ORAC a invoqué une clause de force majeures pour se protéger contre des paiements plus élevés au cas où le site ne serait pas opérationnel en 2028 comme prévu. En fait, Oracle essaye de repousser les paiements en transférant contractuellement à ses créanciers les risques liés au retard du projet. Alors, ça ne veut pas dire qu'Oracle est en faillite, il lui reste encore un petit peu d'argent, un petit peu de ressources, ça ne veut pas dire non plus qu'il abandonne le projet, mais moi ce que j'ai perçu comme béotien, c'est que c'est quand même un signal un peu négatif qui est envoyé au marché financier sur la capacité d'oracle à faire face à ces engagements. Est-ce que tu peux nous expliquer comment toi tu analyses cette affaire oracle et est-ce qu'en effet c'est la preuve qu'on passe d'un risque technologique à un risque
SPEAKER_01financier
UNKNOWN?
SPEAKER_01Oui parce que pour moi l'affaire que tu décris c'est le parfait révélateur du risque lié à la course aux infrastructures IA. On a des géants comme oracle qui peuvent lever des dizaines de milliards de dollars qui peuvent acheter des GPU qui peuvent signer des contrats de capacité mais ils restent dépendants de contraintes physiques qui sont beaucoup plus lentes on parle de l'électricité du gaz, de l'eau et le projet Jupiter ça illustre la façon dont ce risque physique se transmet immédiatement au contrat en passant par les loyers puis au financement et finalement à la valeur des actifs et actuellement le risque principal ça concerne l'énergie. Et comme tu l'as dit, le projet est conçu pour atteindre environ 2.45 gigawatts de puissance.
SPEAKER_03Alors ça veut dire quoi ça
UNKNOWN?
SPEAKER_03Parce que moi, je n'ai pas du tout
SPEAKER_01d'idée. Alors, je sais qu'il y a beaucoup d'auditeurs français. Alors pour eux, ça correspond à l'équivalent de 2 à 3 réacteurs de vos centrales nucléaires. Ce n'est pas des infrastructures qu'on construit tous les jours.
SPEAKER_03Donc en fait, si on le transpose, c'est plusieurs villes de plusieurs centaines de milliers d'habitants dont l'énergie serait consommée par un seul data
SPEAKER_01center. Là, on ne prend pas de l'énergie qui existe quelque part. On construit spécifiquement des infrastructures pour alimenter le projet Jupiter. Et on construit aux Etats-Unis des réacteurs nucléaires
UNKNOWN?
SPEAKER_01Alors justement, là, ce n'est pas un réacteur nucléaire parce qu'il ne faut pas oublier qu'on est dans le désert. On est dans le Nouveau-Mexique. Et donc, le choix qu'ils ont fait, c'est que pour livrer une telle puissance rapidement, parce qu'il faut que ça aille vite. Une centrale nucléaire, ça prend énormément de temps à construire. Il y a des capacités plus rapides à construire pour ça. Là, le projet prévoit une alimentation locale qui utilise des piles à combustible qui sont alimentées au gaz naturel, dont les États-Unis sont des producteurs. Mais ça, ça nécessite une infrastructure gazière qui est dédiée. Et il faut l'amener, ce gaz naturel, dans le
SPEAKER_03désert. Il vient d'où, le gaz naturel
UNKNOWN?
SPEAKER_03Il ne vient pas d'Alaska ou vraiment même du
SPEAKER_01Canada ou du Nord
UNKNOWN?
SPEAKER_01Non, non, non. Avec le gaz de schiste, en fait, le gaz naturel, c'est un sous-produit de cette production et donc, ils ont énormément de sites de production et il faut le transporter au travers de ce pipeline. Mais ce pipeline qui est destiné au projet, comme tu l'as dit, il a connu des retards réglementaires et son calendrier de mise en service a été repoussé. Mais ça, ça génère énormément de difficultés au niveau du projet parce que... C'est quoi
UNKNOWN?
SPEAKER_01C'est la faute aux méchants écologistes
UNKNOWN?
SPEAKER_01Alors, il y a eu des difficultés qui ont été liées à des permis environnementaux. Il y a eu des difficultés qui ont été liées à l'opposition de certains groupes locaux. Il y a eu des préoccupations qui concernent l'eau parce qu'on est dans une zone qui est quand même assez aride, qui concernent l'énergie, qui concernent les émissions de CO2, qui concernent l'impact environnemental Alors oui, on retrouve ces problématiques-là et on retrouve la trame de notre précédent épisode sur le début d'une révolte.
SPEAKER_03Oui, puisqu'on mentionnait justement il y a deux semaines qu'un certain nombre de villes et lors de conseils citoyens, de réunions de conseils municipaux, les populations refusaient parfois l'implantation d'un data center, etc. Et puis peut-être, j'imagine, pourquoi pas aussi peut-être refuser que le pipeline traverse leur commune, etc. Donc ça doit être quand même très compliqué. Il ne suffit pas finalement d'un Donald Trump qui tape sur la table et qui crie très fort pour que ça se fasse.
SPEAKER_01Oui, tout à fait. Et en plus, tout ce type de retard, ce n'est pas seulement un problème d'ingénierie. C'est tout l'édifice financier qui dépend directement du respect du calendrier de mise en service. Parce que pour Oracle, un tel retard, ça provoque un report de flux de revenus. Mais en même temps, c'est une augmentation du coût de financement. Parce qu'en clair, c'est la double peine pour lui. Il ne génère pas les revenus qui lui permettent de rembourser les prêts et de payer les intérêts. Et donc, cette situation, ça occasionne une détérioration de la valeur des instruments de dette oracle et au final, c'est une redistribution des pertes entre le locataire, les investisseurs, les prêteurs, les assureurs. Et en plus, c'est pas tout. Parce que, contrairement à des infrastructures qui durent plusieurs décennies. Comme quand on construit un pont ou une centrale électrique. Des serveurs et des GPU, eux, ils ont été commandés et ils devront être renouvelés tous les 4 à 6 ans. Donc, ça veut dire que si mon projet prend 3 ans de retard, ce que j'ai commandé est déjà presque obsolète. Exactement. Parce que si, par exemple, on dit que le projet va prendre 2 ans de retard, ça veut dire que la valeur de l'équipement informatique qui est à l'intérieur s'effondre avant même d'avoir un porter le
SPEAKER_03premier centime. Il y a d'ailleurs une autre question liée à ça que je voulais te poser, qui m'intéresse, c'est que est-ce que là, on n'est pas en train... Tu disais, il y a 31 600 milliards de dollars, c'est compliqué les chiffres, d'infrastructures qui avaient été annoncées d'ici 2050. Est-ce qu'on n'est pas en train aussi d'additionner un petit peu les choses
UNKNOWN?
SPEAKER_03Parce que quand Oracle achète des cartes Nvidia, ça va dans le chiffre d'affaires d'NVIDIA. Et puis finalement, est-ce qu'on ne prend pas un peu les différents investissements plusieurs fois
UNKNOWN?
SPEAKER_03On fait gonfler la bulle, non
UNKNOWN?
SPEAKER_01Alors oui, je vais juste expliquer d'où vient le chiffre dont tu parles, parce qu'on en a parlé un peu avant l'épisode. En fait, ce chiffre-là, c'est un chiffre que j'ai trouvé dans une évaluation qui a été publiée le mois dernier par le cabinet PwC. Et C'est un chiffre qui est incroyable. Ça représente les dépenses cumulées en data center d'ici 2050 au niveau mondial. Et ça, ça représente 31 000 600 milliards de dollars. Alors, c'est un montant qui est tellement gigantesque que ça parlera probablement à personne.
SPEAKER_03Alors non, par contre, on peut peut-être quand même rappeler que la France, le PIB, je crois que c'est autour de 3 000 milliards d'euros. Donc, arrondissons, un dollar est égal à un euro. Donc, grosso modo, 10 fois, donc 10 ans de PIB français juste pour ces milliards d'infrastructures.
SPEAKER_01Oui, tu prends tous les flux monétaires liés aux produits et aux services vendus en France et tu prends tout et t'investis ça pendant 10 ans pour construire une infrastructure et pour te donner un ordre d'idée pour donner à nos auditeurs canadiens un ordre d'idée nord-américain en fait 31 600 milliards de dollars c'est le PIB cumulé des Etats-Unis et du Canada l'année dernière c'est complètement fou On parle du plus grand chantier d'infrastructure technologique de toute l'histoire de l'humanité.
SPEAKER_03Et alors, il y a un autre chiffre d'ailleurs que tu soulignais, 4200 milliards de dollars de nouveaux revenus qui seraient nécessaires. C'est une étude Bayne Reuters. 4200 milliards de dollars de revenus nécessaires pour finalement rembourser ces 31,6 milliards de
SPEAKER_01dollars. Oui. Alors, c'est juste qu'on est sur des... horizons temporels différents. Le 31 600 milliards, c'est ce qu'on va investir entre maintenant et 2050. Maintenant, ce qu'il faut essayer, ça donne le vertige, mais ça, c'est de l'argent qui est engagé aujourd'hui en anticipation d'une demande future. Si on devait le ramener à... Si on devait raisonner annuellement, juste pour essayer d'avoir des ordres de grandeur avant d'introduire le chiffre que tu viens de donner. En fait, les dépenses... ce que dit le rapport PwC, elles disent que les dépenses vont passer d'environ 800 milliards de dollars cette année, ce qui est déjà énorme, elles vont passer à 1100 milliards de dollars en 2030, puis à 1800 milliards de dollars par année en 2050. C'est
SPEAKER_03pas linéaire. C'est pas
SPEAKER_01linéaire. Non, non, non, ça augmente d'année en année. Et forcément, il faut imaginer qu'avec de telles sommes investies, l'argent injecté, il exige invariablement un retour sur investissement massif et si possible vite. Et c'est là qu'arrive le deuxième chiffre dont tu as parlé. Ce chiffre-là, il est tiré d'une étude du cabinet Bain qui estime que pour justifier le rythme actuel des investissements dans les infrastructures IA, l'écosystème va devoir générer plus de 4200 milliards de dollars additionnels et ça dans les 5 prochaines années seulement. Parce que pour les marchés financiers, il est clair que quelqu'un va devoir payer. Et donc, Philippe, attends-toi à ce que nos forfaits commencent à prendre un sérieux boost en termes de
SPEAKER_03prix. Alors, ce qui est intéressant, c'est que du coup, tu dis 4200 milliards de dollars de nouveaux revenus pour finalement un marché qui n'existe pas. Parce que tu me dirais, il y a un marché qui existe... l'aéronautique, l'automobile, il existe depuis un certain temps, il peut grandir, etc. Mais là, on parle d'un marché qui, il y a trois ans, n'était pas là, n'existait pas. Donc, est-ce que c'est réaliste d'imaginer qu'on puisse passer de zéro à 4200 milliards de dollars en
SPEAKER_01cinq ans
UNKNOWN?
SPEAKER_01Ce marché, il existe, mais peut-être pas au rythme des anticipations qui sont faites. Et pour t'expliquer ça, en fait, je vais prendre une image parce qu'il y a trois rythmes il y a trois rythmes et il y a un désalignement entre ces trois rythmes incompatibles dans l'industrie de l'IA en fait il y a un premier rythme c'est le rythme de la puissance de calcul alors ça c'est le rythme le plus rapide et lui il se mesure en mois lui il est porté par la conception des GPU de plus en plus puissant et ensuite il y a le second rythme c'est le rythme du capital lui il se mesure en années c'est le rythme qui va exiger des rendements, qui va exiger des marges, qui va exiger des remboursements de dettes à horizon de quelques années, parce qu'il n'est pas très patient quand même. Et le dernier rythme, c'est celui que tu cites, c'est le rythme de l'économie réelle. Et lui, il avance beaucoup plus lentement, parce qu'en fait, pour réorganiser une entreprise autour de l'IA, il faut former des travailleurs, il faut repenser les processus de production et ça, ça demande souvent une décennie. Donc, le marché peut être là, mais peut-être qu'il ne va pas être là aussi rapidement que ce que les créanciers et les investisseurs attendent.
SPEAKER_03Ça veut dire qu'on va faire quoi
UNKNOWN?
SPEAKER_03On va proroger la dette et puis payer les intérêts en attendant
UNKNOWN?
SPEAKER_03C'est comme ça
UNKNOWN?
SPEAKER_03C'est une
SPEAKER_01possibilité. Parce que sinon, on se met en faillite. Alors, certains acteurs vont pouvoir se retrouver vraiment en stress financier, en difficulté. Mais ce que j'aimerais montrer, c'est que ce qu'on est en train de vivre, ce n'est pas quelque chose qu'on ne connaît pas. Et pour comprendre cette lenteur de l'économie réelle et de l'apparition des gains de productivité, j'aimerais mettre en lumière un concept qui a été inventé par trois économistes du National Bureau of Economic Research. Je vais essayer de donner leur nom, mais c'est pas facile. Ils s'appellent Brignolson, Rock et Siverson, j'espère que j'ai bien prononcé leur nom ils ont développé le concept de la courbe en J de la productivité alors leur théorie ça explique que lorsqu'une technologie générale comme l'électricité, comme internet comme l'IA débarque elle ne fait pas augmenter la productivité par magie du jour au lendemain, ça on s'en doute et pour obtenir des gains de productivité, les entreprises doivent d'abord réaliser d'importants investissements pour repenser la façon de travailler et faire monter leurs équipes en compétences Et ça, c'est la phase critique. C'est l'étape descendante dans le bas du J. Et pendant cette première période, on a une économie qui investit massivement, sans voir immédiatement de hausse de productivité globale, et on a des statistiques qui sous-estiment temporairement les gains liés aux nouvelles technologies. Et en fait, c'est pendant cette phase de creux que le capital impatient, lui, il veut des retours sur investissement tout de suite. Et en fait, c'est c'est là qu'il peut céder à la panique. Et pourtant, la technologie fonctionne. Une fois que les entreprises ont traversé cette phase de réorganisation, elles rapportent des gains réels, bien que très hétérogènes, en fonction des secteurs. Mais ensuite, on va voir apparaître la productivité qui, elle, va exploser à la hausse. Et ça, c'est la phase montante du J. Et les gains peuvent être impressionnants, mais ils pourraient ne pas à suffire à justifier un cycle d'investissement de plusieurs milliers de milliards de dollars. Et rentabiliser un tel investissement, ça prend bien plus de temps que ce que les marchés financiers peuvent tolérer. Est-ce
SPEAKER_03qu'on a des exemples dans l'histoire économique d'autres technologies
UNKNOWN?
SPEAKER_03Si on prend, je ne sais pas, je cite comme ça au hasard, tu vas me dire, le chemin de fer, l'automobile, la télévision, les télécommunications. Est-ce qu'on a d'autres exemples qui ont confirmé d'abord cette courbe en J et puis comment ça s'est solutionné
UNKNOWN?
SPEAKER_01Ben oui, en fait, ce que tu décris, c'est la norme. Parce que la norme, c'est qu'une révolution technologique réussisse, mais ruine les pionniers et les investisseurs initiaux. Et comme tu l'as dit, c'est un schéma qui s'est vérifié des chemins de fer à l'Internet en passant par l'électricité. Et tu vois, j'ai pas vraiment de doute sur le succès à moyen terme de l'intelligence artificielle, parce que les modèles progressent réellement, on le voit. Les entreprises, elles, finiront par adopter l'IA, les gains de productivité vont apparaître, mais toutes ces transformations organisationnelles, ça va encore nécessiter une décennie. Mais pendant ce temps-là, on a des GPU qui doivent être renouvelés, on a des taux d'occupation des data centers qui doivent rester élevés pour pouvoir rembourser les intérêts, on a des investisseurs qui attendent leur rendement et les intérêts, et en même temps, on a en plus des l'arrivée de nouvelles générations de puces qui rendent certaines installations moins compétitives. Donc, on a quoi
UNKNOWN?
SPEAKER_01On a une technologie qui réussit et pourtant une partie du capital investi qui est détruit. Et c'est ça que nous dit l'histoire économique quand on regarde les précédentes révolutions.
SPEAKER_03Et donc, cette révolution technologique, elle peut réussir mais en fait, ruiner les pionniers et les investisseurs initiaux. Et d'ailleurs, quand on y réfléchit, Google, par exemple, n'était pas un pionniers d'Internet. Microsoft n'était pas un pionnier d'Internet. Je me rappelle bien même qu'au contraire, ils pensaient que c'était une erreur. Est-ce que on connaît, est-ce qu'on se rappelle encore des pionniers d'Internet
UNKNOWN?
SPEAKER_01Les pionniers d'Internet, oui. Je vais te donner un exemple. Ceux qui ont construit les autoroutes de l'information, ce n'est pas ceux qui ont gagné le plus d'argent grâce au trafic. Je vis au Canada, je vais penser à un opérateur comme Nortel
SPEAKER_03au Canada. Bon exemple. à
SPEAKER_01la fin des années 90 Nortel pariait sur l'explosion future d'internet et des réseaux optiques il s'est lancé dans une frénésie d'investissement dans des réseaux de fibre optique et le marché a acheté cette vision beaucoup plus vite que la demande ne pouvait la rentabiliser et donc au sommet de la bulle en 2000 Nortel représentait environ le tiers de la capitalisation de la bourse de Toronto sa capitalisation ça atteignait à peu près 400 milliards de dollars canadiens. Et puis, ça a fait pchit, comme disait un président français. Exactement. Et en fait, moins de 3 ans plus tard, cette capitalisation, elle est tombée de 400 milliards de dollars canadiens à 5 milliards de dollars canadiens. Tout ça pour qu'en janvier 2009, Nortel finisse par demander la protection contre ses créanciers.
SPEAKER_03Alors, tu es en train de nous dire, là, moyennant toutes les précautions légales nécessaires, qu'il ne faut surtout pas acheter du aura que le dit Nvidia, parce que là, tu es en train de nous dire
SPEAKER_01que ça va faire pchit, tout ça. Si tu crois à l'histoire économique, si tu penses qu'elle se répète, le scénario le plus contre-intuitif, ce serait que la bulle éclate précisément en construisant l'infrastructure qui permettra ensuite à l'IA de réussir. Parce que quand il y a une crise financière, ça ne fait pas disparaître les actifs physiques qui sont déjà construits. Parce que même si la bulle éclate, les centres de données ils existeront toujours les infrastructures de production d'énergie ils seront toujours là les réseaux électriques aussi les capacités de calcul, elles peuvent être vendues et en fait le prix du compute va diminuer et c'est ça qui va accélérer l'adoption et en fait tous ces actifs vont être rachetés, vont probablement être rachetés pour une bouchée de pain et les investisseurs initiaux vont subir des pertes importantes mais la génération suivante d'entreprises c'est elle qui pourrait récupérer une infrastructure abondante au moindre coût et c'est elle qui va faire fleurir cette économie et va en retirer tous les gains si on reprend Nortel Nortel a perdu a créé énormément de surcapacité et finalement c'est des acteurs comme Netflix qui peuvent se vendre des films sur les réseaux que Nortel a bâti
SPEAKER_03mais alors j'ai du mal à comprendre si nous pauvres petits commentateurs que nous sommes sur notre podcastre On a conscience de ça. Comment se fait-il que chez les grands financiers qui mettent ces milliers de milliards d'investissements, comment se fait-il qu'il n'ait pas la même réflexion et qu'ils ne se disent pas « Attendons un peu qu'ils se plantent et puis je vais investir plutôt dans les suivants ». Pourquoi aujourd'hui, en nous écoutant, tu vas créer un énorme chaos dans les services d'analyse de risque des grandes banques qui ont mis de l'argent là-dedans
UNKNOWN?
SPEAKER_03Heureusement qu'ils ne parlent pas français.
SPEAKER_01Déjà, un, il y a des gens qui ont envie de les croire. D'accord. Il y a des grandes banques qui ont un intérêt à faire la promotion de ces investissements-là. Et puis, tu sais, les promesses, ça engage que ceux qui ont envie de les croire. Donc, je ne dis pas que... Je ne suis pas en train de dire que...
SPEAKER_03Charles Pasqua, si je me rappelle bien cette citation. Ça ne dira pas grand-chose à nos
SPEAKER_01amis canadiens. Oui, mais ce qu'il faut comprendre, c'est que si tu ouvres un livre d'histoire et le livre va t'expliquer qu'une infrastructure indispensable, c'est souvent un mauvais investissement. C'est ça qui est important de comprendre. Et cette fois encore, il faut se demander si la demande peut croître suffisamment vite pour absorber les capacités de calcul et d'énergie qui sont construites sur la base de ces anticipations. Et il est probable que les gagnants de la révolution IA ne seront pas nécessairement ceux qui auront fait Et en fait, Oracle, ça peut être le nouveau Nortel. Et si on regarde les leçons de l'histoire économique, elle nous montre qu'une infrastructure très abondante finit généralement par faire baisser le prix de l'input qu'elle produit. Et si le compute devient progressivement une commodité, la valeur pourrait migrer de l'infrastructure vers les applications, puis vers les entreprises qui auront réorganisé leurs opérations. Parce qu'au final, il y a une grande partie de la valeur qui pourrait être capturée par les entreprises qui utilisent l'IA, qui elles sont en bout de chaîne et qui ont besoin de transformer leur activité. Donc les gagnants, ça pourrait être les assureurs, les banques, les industriels ou même les PME qui pourront utiliser les modèles sans se
SPEAKER_03ruiner. Est-ce que tu n'es pas en train de me dire, je voudrais l'aborder sous un autre angle, tu n'es pas en train de me dire que finalement, c'est une critique du capitalisme que tu fais en disant finalement l'infrastructure ne devrait peut-être pas être financée par le privé
UNKNOWN?
SPEAKER_03qui exigent en effet des retours extrêmement rapides et sécurisés. Est-ce que finalement, ces 31 600 milliards de dollars d'infrastructures, si c'est fondamental pour que l'Amérique garde sa puissance mondiale sur l'Internet, l'IA, etc., est-ce que ce n'est pas l'État américain qui finalement n'aurait pas dû investir là-dedans
UNKNOWN?
SPEAKER_03Et mon autre question, c'est est-ce que ce n'est pas finalement ce qu'ils vont faire
UNKNOWN?
SPEAKER_03Parce que plutôt que de laisser Oracle et Nvidia, Amazon et les autres, être en quasi-faillite
UNKNOWN?
SPEAKER_03Est-ce qu'il n'y a pas une forme pour l'État de racheter la dette
UNKNOWN?
SPEAKER_03Vu l'état de la dette américaine, ils ne sont pas à 31 600 milliards près. Et donc, est-ce que l'État ne pourrait pas tout simplement transformer cela en une dette étatique et finalement dire, vous inquiétez pas, le problème, ce n'est plus 5 ans, c'est 30 ans
UNKNOWN?
SPEAKER_01Oui, mais là, ce que tu es en train de dire, c'est que on sort de la logique de marché. Ce que tu proposes, c'est que le contribuable américain rend flou Oracle, se substitue en fait au paiement, récupère peut-être une partie du capital. Alors, il pourrait le faire... Récupère
SPEAKER_03une infrastructure. Moi, je mets ça dans la même catégorie que si on construisait un réseau de chemin de fer, que si on construisait des autoroutes, des infrastructures. Est-ce qu'il n'est pas logique que ce soit plus du domaine de l'État de faire des infrastructures que du domaine du privé
UNKNOWN?
SPEAKER_01Mais ça commence toujours par le privé. Si tu regardes les chemins de fer, il y a eu des milliers de compagnies de chemin de fer qui se sont lancées En Russie,
SPEAKER_03je ne sais pas.
SPEAKER_01Peut-être pas. Je vais rester sur les pays que je connais, les pays
SPEAKER_03occidentaux. Oui, mais pour prendre cet exemple-là, est-ce qu'en France, par exemple, ce n'est pas France Télécom, les PTT, qui ont financé l'infrastructure du réseau de télécommunication
UNKNOWN?
SPEAKER_03Et après, justement, d'ailleurs, et ça leur a fait très mal, On leur a mis des concurrents dans les pattes pour bénéficier du réseau qu'ils avaient financé, que finalement tous les Français avaient financé.
SPEAKER_01Alors oui, c'est des choix totalement différents. C'est-à-dire qu'en France, le financement des infrastructures comme l'électricité, les télécoms, ça a été pris en charge par l'État. Pas toujours de façon optimale. On le voit aujourd'hui, l'État français, ce qui coûte le plus cher dans les... L'ex-France Télécom, ce n'est pas les réseaux, c'est le coût des retraites des fonctionnaires. Et ça, ça n'a pas été transféré au privé. C'est l'État qui l'a conservé, ce qui est logique parce que c'était ses fonctionnaires. Et tu vois, en Amérique du Nord, au niveau des infrastructures de chemin de fer, tout est parti du privé. Et finalement, il y a eu des milliers de compagnies. Il n'y en a aucune qui a survécu. Et il y a eu des monopoles qui se sont créés par la suite, qui ont racheté tous ces morceaux d'infrastructures, qui en ont fait quelque chose.
SPEAKER_03Oui, mais je me fais l'avocat du diable. Nos auditeurs vont croire que je suis devenu socialiste. Quelle horreur. Mais finalement, tu le dis toi-même, les compagnies de chemin de fer ont toutes fait faillite. D'ailleurs, les trains aux États-Unis, ce n'est pas une réussite. En France, c'est bien la SNCF qui a financé le TGV sous l'impulsion de Mitterrand dans les années 80, etc. Est-ce que finalement, ce type d'infrastructure, ce ne serait pas logique que ce soit plutôt l'État qui le finance, quitte à paraître socialiste
UNKNOWN?
SPEAKER_03Tant pis. Et qu'après, on mette justement le compute entre les mains du privé et de la concurrence.
SPEAKER_01Oui, mais là, les États ne le financeront pas. Regarde l'État des finances publiques françaises. La France a déjà du mal à lever de l'argent actuellement pour payer ses fonctionnaires, les retraites, le chômage, les prestations sociales. Si en plus, elle doit aller chercher plusieurs milliers de milliards de dollars pour construire son IA souveraine, non, ça ne tiendra pas. Je ne dis pas qu'on puisse
SPEAKER_03le faire, mais est-ce que ce ne serait pas ce qui serait plus raisonnable de faire
UNKNOWN?
SPEAKER_03Parce que finalement, si c'est Oracle et les autres, Nvidia et autres qui financent et qui se retrouvent quasiment en défaut et que l'État américain vient à leur aide, on aboutira quasiment au même résultat.
SPEAKER_01Mais ce n'est pas forcément l'État américain. Regarde, tu as des acteurs comme Apple qui sont en retrait, qui ont les poches pleines et qui peuvent arriver et qui disent... Moi, je reprends avec très peu de moyens les infrastructures d'oracles et puis qui se met d'accord avec l'État. En fait, le capitalisme vit sur cette logique de destruction créatrice. Et en fait, le plus grand mystère qu'il faut résoudre dans le capitalisme, c'est le timing. Parce que si la révolution prend 10 ans, il faut que nos auditeurs se demandent qui va vraiment rafler la mise. Est-ce que c'est ceux qui bâtissent l'infrastructure aujourd'hui à prix d'or ou ceux qui la rachèteront pour trois fois rien demain
UNKNOWN?
SPEAKER_03Alors, Mickaël, c'est sur cette dernière question qu'on va se quitter. Maintenant, c'est à vous, auditeurs, de nous dire ce que vous pensez de ces scénarios, puisqu'on en a évoqué un certain nombre. N'hésitez pas à nous faire part de vos commentaires. Par exemple, sur LinkedIn, nous diffusons également ce podcast. Mickaël et moi serions très heureux de vous lire, de vous entendre et de nous dire, en particulier, si vous n'êtes pas d'accord.
SPEAKER_01Merci à tous et n'oubliez pas de vous abonner à notre chaîne à partir de votre service de podcast préféré afin de recevoir automatiquement les
SPEAKER_00prochains épisodes. A bientôt
UNKNOWN!